Esquisse d’une ecclésiologie baptiste

Ce texte a été rédigé par Louis Schweitzer à la demande du Conseil pour permettre d'expliciter ce que notre Fédération entend en terme de conception baptiste de l'Eglise. Il est utilisé dans le processus d'adhésion des nouvelles Eglises et aussi dans les dialogues avec les autres Eglises (Catholique et Luthéro-Réformées). Nous avons pensé qu'il pouvait intéresser toutes nos Eglises.

1. Le sens du mot Eglise

Dans la tradition baptiste, nous ne parlons jamais de l'Eglise baptiste de France et encore moins de l'Eglise baptiste mondiale. C'est que le mot Eglise n'a que deux sens. D'une part l'Eglise de Jésus-Christ, corps du Christ et d'autre part l'Eglise locale. L'Eglise de Jésus-Christ est l'ensemble de tous les rachetés, de tous les lieux et de tous les temps. Elle dépasse donc infiniment les frontières de toutes les institutions humaines que nous pouvons imaginer. C'est pour cette raison que le protestantisme parle de l'Eglise invisible. C'est elle qui est parfaitement une, sainte, catholique (c'est à dire à la fois universelle et selon la plénitude) et apostolique.

L'Eglise locale est la manifestation concrète, en un lieu donné de cette Eglise invisible. Elle rassemble les croyants d'une localité dans une communauté de disciples renouvelés par l'Esprit, sous un seul chef, le Christ.

Cette perspective est appelée congrégationaliste à cause de l'importance première qu'elle accorde à la congrégation ou communauté locale. Mais partir de l'Eglise locale ne doit pas faire oublier les autres dimensions de notre conception de l'Eglise

2. L'Eglise invisible et l'Eglise visible

C'est l'Eglise invisible, corps du Christ qui doit rester l'horizon de toute réflexion sur l'Eglise. Le danger, en l'oubliant, serait soit de la confondre avec une institution humaine, soit de réduire la réalité de l'Eglise à l'assemblée locale des croyants.

Par le travail de l'Esprit, Dieu construit, dans l'histoire des hommes, son Eglise, le corps dont le Christ est le chef. Ainsi, on peut dire que là où est l'Esprit, là est l'Eglise et que ses frontières dépassent donc toutes les limites que nous pouvons connaître. L'Eglise locale naît de cette œuvre de l'Esprit et cela a deux conséquences.

Elle est ainsi autre chose qu'une simple association de croyants, mais une réalité à la fois spirituelle et humaine, dirigée par l'Esprit et soumise aux pesanteurs que nous connaissons. Elle est une, sainte, catholique et apostolique dans la mesure de sa fidélité au Christ et de sa disponibilité à l'Esprit ; mais elle peut être divisée, soumise au péché, parcellaire et infidèle au fondement apostolique en fonction des faiblesses et des fautes de ceux qui la composent.

Mais par ailleurs, cette universalité de l'Eglise du Christ oblige la communauté locale à se rappeler que si elle est déjà pleinement Eglise, elle ne peut l'être seule mais uniquement en communion avec les autres communautés qui, à travers les temps et les lieux, sont aussi avec elle Eglise de Jésus-Christ.

Il nous faut donc garder ces diverses dimensions présentes à l'esprit lorsque nous essayons de penser l'Eglise afin que la réalité que nous vivons soit la plus proche possible de l'intention de Dieu.

3. L'Eglise locale

1) Commencer par l'Eglise locale

Pourquoi commencer par l'Eglise locale contrairement à d'autres traditions chrétiennes ? Parce que, dans notre réalité humaine, l'Eglise est avant tout le produit de l'action de l'Esprit. C'est lui qui, guidant chacun par des chemins variés, amène des hommes et des femmes à la repentance et à la foi. D'une certaine manière, l'Eglise naît le jour de la Pentecôte une fois que l'Esprit est donné aux croyants. Aujourd'hui encore, des personnes s'ouvrent à la foi et, ensemble, forment l'Eglise.

S'il ne s'agit pas d'une simple association humaine, c'est que c'est Dieu lui-même qui les appelle et les rassemble afin de créer un peuple nouveau. Et d'autre part, les croyants d'aujourd'hui, comme ceux de la Pentecôte se joignent à une communauté qui les précède et qui est fondée sur l'enseignement du Christ transmis par les apôtres. C'est ainsi que l'Eglise est à la fois fondée sur le Christ et sur l'œuvre de l'Esprit. Sur le Christ car la révélation parfaite est venue en Jésus et c'est ce qui explique la place centrale du témoignage biblique pour les Eglises. Sur l'Esprit, car seul l'Esprit de Dieu nous ouvre à la foi et nous permet de confesser Jésus comme le Sauveur et le Seigneur. L'autorité dans l'Eglise, comme nous le verrons plus loin, est, elle aussi, fondée et sur celle du Christ que nous rencontrons dans l'Ecriture et sur celle de l'Esprit qui nous permet de l'interpréter pour aujourd'hui et qui nous guide dans les chemins toujours nouveaux qui sont aussi les nôtres.
Partir de l'Eglise locale, c'est donc souligner cette soumission à l'Esprit qui est au cœur du projet de Dieu pour son Eglise. La communauté locale sera donc responsable de prendre les décisions qui la concernent directement qu'il s'agisse de la forme de son culte, des orientations à prendre ou de l'ensemble de sa mission.

2) Une assemblée de disciples

Commencer par l'œuvre de l'Esprit, c'est reconnaître que l'Eglise est une Eglise de professants, c'est-à-dire de personnes qui professent publiquement leur foi. En effet, ce n'est pas l'appartenance physique à un peuple ou la réception d'un sacrement qui fait le croyant, mais seulement l'ouverture à l'Esprit de Dieu dans la foi. Le baptême est la confession publique, aussi avec son corps, de cette naissance nouvelle, de cette mort et résurrection avec le Christ. C'est pourquoi il est la porte d'entrée dans l'Eglise visible. La communauté n'en est pas pour autant une Eglise de purs. En effet, Dieu seul sonde les reins et les cœurs et l'Eglise ne peut se fonder que sur la confession des lèvres et le comportement extérieur. Enfin, cette confession est celle de pécheurs repentants et pardonnés qui accueillent la grâce avec reconnaissance et commencent leur route avec le Christ.

Commencer par l'œuvre de l'Esprit, c'est aussi mettre au centre l'assemblée de ceux qui l'ont reçu et c'est un autre sens du congrégationalisme. L'Esprit souffle où il veut et il ne faudrait pas qu'une institution ou que quelques personnes puissent faire obstacle à son œuvre en s'en considérant comme les interprètes autorisés et exclusifs. Tous les croyants sont donc égaux dans la même possibilité de relation directe à Dieu, la même fidélité requise à l'enseignement apostolique et à la présence de l'Esprit. Il n'y a donc aucune séparation possible entre Eglise enseignante et Eglise enseignée, entre clergé et laïcs. Tous sont prêtres de Dieu, pierres vivantes en vue de l'édification du temple spirituel (1 Pi 2.5). L'action de l'Esprit a pour fin la construction du corps du Christ, et la juste perception des divers ministères (services) accordés par Dieu à l'Eglise repose toujours sur le fondement de la communauté qui les discerne et les reconnaît.

3) Une diversité de dons et de ministères

Dieu accorde à son Eglise les dons et les ministères nécessaires à son édification. Certains dons sont utiles pour l'édification du corps et la mission de l'Eglise mais ne concernent pas la structure de la communauté. En revanche d'autres, comme le ministère de pasteur (berger) ou d'anciens ont pour but de conduire la communauté, de la diriger afin qu'elle puisse se développer.

Certains de ces ministères ne concernent que l'Eglise locale ; c'est elle qui sera appelée à les discerner et à les reconnaître. Le ou les pasteurs seront chargés de conduire, d'enseigner la communauté et d'en prendre soin. Ils travailleront de manière collégiale avec le conseil composé de personnes choisies par l'Eglise pour gérer ses affaires et la diriger. Pasteurs ou anciens, diacres, membres du conseil, assemblée de l'Eglise : personne ne détient un pouvoir qui s'imposerait aux autres. Chacun doit, à son niveau de responsabilité, demeurer à l'écoute de Dieu pour discerner sa volonté pour l'Eglise. C'est pour servir et seulement pour cela que Dieu a choisi chacun pour le bien de tous. Il n'existe pas de ministères ou de dons qui puissent être exercés en dehors de tout contrôle. Entre les différentes responsabilités dans l'Eglise, existe comme une relation de va et vient dans la soumission réciproque.

Si l'Eglise a discerné en un de ses membres ou en une personne à laquelle elle a adressé un appel, une capacité et un don pour un ministère, elle se doit d'être attentive à ce que cette personne pourra apporter à la vie de la communauté. Si le pasteur est ainsi un serviteur, il n'est pas seulement l'employé de l'Eglise. Il est serviteur de Dieu auprès de la communauté et pour elle, et il est bon qu'elle en prenne conscience pour recevoir son apport et lui apporter l'aide dont il peut avoir besoin. Mais il est également important que celui qui exerce un ministère se souvienne sans cesse que son ministère n'a de valeur que s'il est reconnu par la communauté dans laquelle il l'exerce et dans certains cas par les communautés unies dans la Fédération. Ainsi, non seulement tous les ministères doivent être élus par l'assemblée des membres, mais les décisions importantes doivent lui être soumises. Dans ces réunions de l'Eglise, il est normal que le pasteur et le conseil qui connaissent souvent bien les problèmes soient généralement écoutés. Mais pour cette raison même, il leur faut soumettre leurs projets et les décisions à prendre à la communauté. Sinon, le danger serait grand de ne pas accorder au corps de l'Eglise l'importance qui lui revient et d'infantiliser les membres en les soumettant aux décisions de quelques-uns souvent cooptés. S'il est vrai que l' « autorité » est reconnue par les autres et que le « pouvoir » est imposé, les ministères peuvent avoir une grande autorité, et cela est bon, mais leur pouvoir doit rester très faible.

Serviteur de l'Eglise, celui qui exerce un ministère ne l'exerce que pour un temps donné. Les anciens, membres du conseil, diacres doivent être élus par l'assemblée pour des mandats précis. Il est bon que certaines responsabilités tournent pour permettre à d'autres de s'engager dans l'Eglise et pour renouveler les services que chacun peut rendre. De même, le ministère de tout pasteur devrait pouvoir être examiné régulièrement devant le conseil et l'assemblée. Le grand danger à éviter serait de permettre à une personne ou à un groupe de devenir, sans même en prendre conscience, « propriétaire » de l'Eglise.

Le travail de discernement de la part de l'ensemble de la communauté suppose un apprentissage et c'est au pasteur et aux responsables d'apprendre aux membres non seulement à prendre des décisions sur les orientations qui seront proposées et préparées par le conseil, mais à chercher ensemble dans l'écoute commune de la volonté de Dieu et la prière, les chemins que le Seigneur a préparés pour son Eglise.

4. La communion des Eglises

Si chaque communauté locale est pleinement Eglise et si c'est l'Esprit de Dieu qui l'anime, elle aura également conscience qu'elle n'est qu'une manifestation parmi beaucoup d'autres de l'Eglise du Christ. De là, la nécessité d'établir avec les autres Eglises locales des liens de communion et de coopération. Ceux-ci prendront diverses formes qui pourront se résumer dans la dimension confessionnelle et la dimension « œcuménique ».

1) La communion confessionnelle

Les Eglises baptistes, comme d'autres confessions chrétiennes, sont particulièrement en communion les unes avec les autres à travers le monde. Elles présentent donc une ecclésiologie cohérente de type congrégationaliste, qui, à cause de l'histoire des Eglises chrétiennes, n'est pourtant qu'une communion particulière d'Eglises locales dans l'Eglise de Jésus-Christ.

Cette ecclésiologie part de l'Eglise locale et la considère comme une personne. Cette communauté va chercher à manifester les liens qui l'unissent à d'autres en commençant par les Eglises baptistes qui lui sont les plus proches sur le plan régional et national. Dans notre pays, elles s'unissent dans la Fédération des Eglises Evangéliques Baptistes de France. Transposés à une échelle plus large, nous retrouvons les principes qui sont ceux de l'Eglise locale. Ainsi les décisions seront prises par une assemblée (le Congrès) composée des délégués de chaque Eglise locale membre de la Fédération. Comme dans le cas d'une assemblée d'Eglise locale, il est du devoir des délégués au congrès de s'informer sur les questions qui seront à l'ordre du jour et de chercher dans le discernement et la prière, la volonté de Dieu pour l'ensemble des Eglises. C'est aussi le Congrès qui élira régulièrement les membres du conseil de la Fédération qui gère, entre deux congrès, les affaires communes.

Les questions que traitera la Fédération seront celles qui concernent l'ensemble des Eglises : entraide et soutien, évangélisation et mission, formation et reconnaissance de certains ministères, relations avec les autres Eglises et prises de position etc. Chaque Eglise demeure responsable d'elle-même et si une décision votée en congrès a force de loi pour la Fédération, elle ne peut s'imposer de force dans les communautés. Elle doit donc être reçue. Et on peut imaginer que si une Eglise était en désaccord profond avec les décisions prises par les délégués de l'ensemble des Eglises, elle puisse se décider à quitter la Fédération et poursuivre son chemin seule ou en s'unissant avec d'autres communautés.

La Fédération a pour fondement la confession de foi qui exprime l'essentiel autour duquel les Eglises sont unies et une certaine diversité est accueillie, et les règles de la vie commune que sont les statuts, accompagnés des décisions prises en congrès. Mais, dans les régions, les coopérations en vue de projets précis sont nombreuses et chaque Eglise se doit de tenir sa place dans le concert des Eglises. Au niveau national, la bonne marche de la Fédération suppose l'engagement de chaque communauté.

Ce type de rapports entre l'Eglise locale et la Fédération nationale se retrouvera entre celle-ci et des unions plus vastes comme la Fédération Baptiste Européenne et l'Alliance Baptiste Mondiale. Là encore, la Fédération demeure responsable de sa participation et les alliances s'occuperont de ce qui concerne l'ensemble des unions d'Eglises fédérées. Il est clair que si des coopérations très précieuses peuvent ainsi être mises sur pied, les structures demeurent très légères. Fédération Baptiste Européenne ou Alliance Baptiste Mondiale ne sont aucunement des lieux de décision qui imposeraient leur pouvoir sur les Eglises membres. On pourrait dire que les liens qui unissent les Eglises fonctionnent selon le principe de subsidiarité : chaque décision doit être prise au plus près de l'instance concernée et cela va de l'assemblée des membres d'une communauté locale à l'Alliance Baptiste Mondiale.

2) La communion « œcuménique »

Il est clair que la communion d'Eglises manifestée par l'Alliance Baptiste Mondiale n'est pas pour les baptistes la pleine expression visible du corps du Christ. D'autres Eglises chrétiennes dont les principes sont plus ou moins proches des nôtres existent autour de nous. Certaines ont des principes extrêmement proches des nôtres, d'autres ont des différences plus marquées ; d'autres encore présentent des spécificités qui nous posent problèmes. Pourtant, nous pouvons discerner à travers toutes une manifestation de l'Eglise de Jésus-Christ. La conception protestante de l'Eglise invisible nous pousse à entretenir aussi avec les autres communautés des relations fraternelles qui sont également une expression de l'Eglise universelle. Ces relations pourront être plus ou moins étroites selon le degré de communion qui existe. Ainsi, nous pourrons entretenir avec les autres Eglises évangéliques, protestantes, chrétiennes en général des liens de collaboration différents.

En un lieu donné, il est important que les différentes communautés manifestent qu'elles sont ensemble Eglises de Jésus-Christ. Il s'agit là d'un témoignage de l'unité des chrétiens et de l'amour qui les rassemble. Plus largement, au niveau national, des instances comme la Fédération Protestante de France, l'Association des Eglises de professants ou l'Alliance Evangélique sont d'autres manifestations de liens qui nous unissent. Il s'agit de liens différents qui manifestent une unité en réseau plus que des communions d'Eglises fondées sur une ecclésiologie commune. Plus largement, le Comité de Lausanne et d'autres instances expriment la même volonté de communion. Les collaborations et les dialogues institués avec l'Eglise catholique ou d'autres confessions mondiales entrent également dans ce cadre.

Même si une grande partie de ces relations engagent surtout la Fédération, il est possible qu'une communauté locale se sente dépassée par le poids de tous les engagements qui seraient envisageables et souhaitables pour manifester la réalité de l'Eglise. Il s'agira alors de discerner ce qui peut effectivement être fait et peut-être de trouver des priorités tout en demeurant une Eglise ouverte qui garde présentes à l'esprit toutes les dimensions du corps du Christ.